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le bus
genève est ce me semble le paradis de la fille de 12-15 ans, mettons. la pouffe, comme on dit. aujourd'hui, dans le bus, elles étaient une trentaine, habillées toutes de la même façon, chaussées des mêmes couleurs, coiffées pareil, la même intonation impulsée aux paroles, maquillées, laquées, poudrées, parfumées, manucurées, talquées pétasses. hier soir, dans le bus, une pouffe s'est assise à côté d'une autre pouffe ! c'était très drôle ! elles se glissaient des regards teintés de mépris alors qu'on aurait dit des sosies, le ipod à la main, le téléphone qui très souvent "fait retentir le royaume infernal de l'aboiement de ses trois gueules" (virgile). j'ai dû surprendre des bribes de conversation, dans ma vie. comme le bus était plein et que, debout, j'étais condamné à ne pas pouvoir lire, je voulais oblitérer ma pensée et me fondre dans l'atmosphère croulante du bus qui se déhanchait (en un quart d'heure de bus j'ai fait du sport pour toute la semaine. il faut en faire des efforts pour ne pas être projeté par terre ou contre une vitre l'espace d'un cahot). j'essayais donc de me fondre dans la foule jacassante mais mon esprit s'achoppait irrémédiablement à des pensées quelconques qui survenaient sans que j'en puisse contenir le flux continuel. l'autre jeu, auquel je me livrais pour endiguer cette friture parasite, était de détourner mon regard de tout le blabla latent affiché dans les rues : publicités, devantures, logos, panneaux, tabloïds... au lieu de quoi, je considérais les objets et les choses et je m'employais à les nommer : voiture, arbre, câbles, mur, cabine téléphonique, et je constatais la piètre étendue du langage en ne trouvant pas toujours le terme exact pour décrire ce qui m'apparaissait. derrière moi, j'entendais le babil des jeunes pouffes qui dépeignaient leurs malheurs, parlant des cicatrices intérieures remontant à leur enfance - je cherchais des synonymes : contusions psychiques, éraflures intimes, luxations spirituelles, foulures sentimentales, commotions de l'âme et autres pitreries. et puis un mec est entré dans le bus, environné d'une déferlante d'autres pouffes. ce mec. il devait être né et puis, lorgnant du côté de la fourche, avoir constaté qu'il possédait une bite. "bien, j'en prends note", s'était-il dit, et il avait consigné en effet cette information. depuis, il s'était conformé en tout à cette obole divine. sa personne s'était moulée sur cette considération originelle, et il était devenu tel qu'il était censé être. il avait pris le pli, tout comme il fallait. quelle caricature, ce mec, je pensais, une vraie caricature. il frimait au milieu de ses poules caquetant et gloussant... je devenais sombre, d'autant qu'en me promenant au cimetière des rois, je n'avais pas trouvé la tombe de borges. j'étais alors allé me planter à l'arrêt de bus, où j'avais ouvert l'anthologie de l'humour noir qu'aux puces je venais d'acheter. j'y avais cherché un tricorne, pour la journée de mardi prochain où, à l'école, nous fêtons l'escalade et sommes censés nous déguiser. le thème de cette année étant relatif aux océans, et ne sachant pas très bien si le tricorne était l'attribut du pirate ou du caporal, je désirais cependant m'affubler d'un tel couvre-chef. j'attendais donc le bus, feuilletant quelques bouquins, continuant ma lecture de l'énéide ("accorde-moi de fixer dans le latium les troyens, leurs dieux errants et les pénates d'ilion si longtemps ballottés. alors j'élèverai un temple tout de marbre à phébus", conclut Enée, après quoi il sortit son carnet et inscrivit au bas d'une longue liste : un temple en marbre à phébus, un). à genève les fins de soirées sont glauques, et comme je repensais au film de fellini que j'avais vu il y a peu, un type titubait sur la chaussée trempée, indifférent aux zébrures que les automobiles dessinaient autour de lui. accostant le trottoire, il se mit à invectiver un de ses amis, tout aussi bourré, qui s'en alla bientôt. il déambulait. au moment où le bus arriva, il fit volte-face et en heurta violemment la façade. il se mit à gémir, plié en quatre, lâchant sa bière, soufflant et grondant à intervalles ; mais les passants, qui attendaient le bus, se détournaient, et comme leur nom l'indique ils s'éloignèrent, montant dans le véhicule. bientôt, il n'y eut plus que moi, et tandis que l'ivrogne avertissait son public que la douleur allait bientôt passer, j'abrégeais l'espace qui me séparait du bus et rejoignis la horde terrible des jeunes pouffes genevoises.

Commentaires :

  Sophie
08-12-07
à 23:36

Et je dirais même plus, la cohorte !



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