Joueb.com
Envie de créer un weblog ?
Soutenez le Secours populaire
ViaBloga
Le nec plus ultra pour créer un site web.
Débarrassez vous de cette publicité : participez ! :O)

dwarfland


aab

aba

baa
Nom d'utilisateur
Mot de passe

Mot de passe oublié ?

28.06.2007 - 23:51:55

Irma ne recevait plus de lettres de son fils depuis six mois. De là à s'inquiéter et à penser qu'il lui était peut-être arrivé quelque chose, il n'y avait qu'un pas, pas qu'Irma cependant ne franchissait pas. A vrai dire, Irma pensait à tout autre chose quand Samuel revint sans prévenir : elle pensait au week-end qui l'attendait, là, juste là, dont l'imminence la narguait chaque seconde. Elle n'avait pas pu penser sérieusement à son travail un seul instant, tant la taraudait l'attente. Enfin : cinq heures, elle éteint son ordinateur, salue ses collègues, sort dans la rue. Comme prévu, Paul est là, adossé à sa décapotable. Il sourit, l'embrasse, lui ouvre la portière. Ils partent.

L'époux d'Irma, Thomas, travaillait à son bureau. Il avait été averti de l'absence de sa femme en ces termes : excursion ornithologique en Valais avec Catherine, la nièce d'Irma. Thomas planchait sur ses recherches : en Argentine, après le coup d'Etat des années 70, s'ensuivirent des persécutions : intellectuels et opposants au parti furent massacrés. Jusque là, rien que de très banal, mais les arrestations visèrent également une autre partie de la population : les footballeurs. Aujourd'hui, nous connaissons la raison irrationnelle de ces persécutions : le drapeau du parti ressemblait furieusement au motif de damier des ballons de football. Que le symbole du parti soit malmené ainsi à coups de pieds, devant des millions de gens, ce n'était pas bon pour l'image du parti. Prétextant que les footballeurs, de par leurs déplacements continuels à l'étranger, étaient à la botte de groupuscules ennemis, les dirigeants du parti ordonnèrent leur arrestation et leur exécution. Les sportifs, prévenus à temps, émigrèrent et purent continuer à s'entraîner. Curieusement, ce fut dans les années qui suivirent qu'ils jouèrent le mieux : en 78 et en 86 ils remportèrent la coupe du monde.

Thomas se souvient très bien : en 86, au lieu de regarder la finale, il était allé voir un spectacle auquel un ami, Paul, l'avait convié. Si Paul éclatait de rire, manifestant ainsi bruyamment son approbation aux pitreries de l'humoriste, Thomas avait le rire discret, étouffé presque ; il n'en appréciait pourtant pas moins le spectacle. C'est ce que la jeune fille, assise à côté d'eux, crut devoir leur faire remarquer à la fin de la représentation :
"Vous, dit-elle à Paul, on peut dire que ça vous a plu !"
Paul s'esclaffa encore une fois et fit l'éloge du comédien. La jeune fille se tourna alors vers Thomas :
"Et vous, vous avez aimé ?"
Elle avait demandé cela avec réserve et un air de doute ; Thomas la détrompa vivement, d'autant que la demoiselle lui plaisait beaucoup. Le lendemain, quand ils se retrouvèrent devant un café, Thomas demanda à Paul comment ça c'était passé hier soir avec la jeune fille qu'il avait effectivement raccompagnée. Paul lui répondit en rigolant :
"Eh bien, disons qu'elle ne me déteste pas..."
Et il découvrit la litote.

Tout s'était passé très vite : la lettre de mobilisation, les week-ends d'entraînement, puis les semaines entières. D'abord, on le faisait disparaître progressivement ; puis un jour, la sentence tombe, et un avion l'emporte dans les lointains. Au début, Irma maintenait entre eux un contact étroit : les coups de fil étaient hebdomadaires, sinon quotidiens. Et puis l'indulgence de ses supérieurs pour un gamin enrôlé si jeune s'était tarie ; de même, il s'était habitué à se passer du contact maternel. Alors, il décida d'écrire ; une lettre porte en elle les stigmates des kilomètres traversés. D'autre part, cela lui plaisait d'écrire : cette pratique contenait un charme suranné auquel il était sensible. Irma s'y était faite : les lettres s'espaçaient et leur contenu s'effilochait au contact râpeux du quotidien : Samuel y racontait toujours la même chose. Conjointement, ils en étaient venus à éprouver la même lassitude : Irma lisant, Samuel écrivant. Les années passèrent.

La voiture fonçait. Irma s'adosse à la portière et le vent emporte ses pensées et le dégueulis tourbillonant de ses cheveux. Elle regarde Paul, qui conduit sereinement. Qui est Paul ? Paul est technicien dans une grande salle de spectacles. Il gère les lumières. Quand on lui demande ce qu'il fait, il répond : "je suis sculpteur de lumière". Cette affirmation est teintée des relents de son passé. Jeune, il pratiquait la photographie, et ce qui lui importait le plus, ce n'était pas le sujet de sa photo, mais la lumière. Il pouvait passer des heures à régler les spots ; à diriger, atténuer, corriger la lumière ; la sculpter, en somme, et déposer ce calque minutieusement préparé sur la peau de son modèle. Aujourd'hui, son métier est pour le moins différent, il s'occupe de la technique, de la régie ; et tous les réglages se font informatiquement. Il assiste ainsi aux répétitions et obéit aux désirs des artistes. Il a toujours été amusé par le décalage entre le comportement d'un artiste avec les techniciens, et quelques heures plus tard, son comportement sur scène avec les spectateurs. Souvent, il obtient des billets gratuits pour les spectacles. Il réfléchit à la signification des applaudissements. Peu à peu, il en vient à se demander si le spectateur n'applaudit pas pour rivaliser avec l'artiste ; pour se faire entendre, lui aussi. Il se rappelle de ses cours de piano : d'abord, il jouait. Il jouait son morceau ; puis, la prof de piano se mettait à déblatérer pendant un temps doublement plus long, que celui qu'il lui avait fallu pour jouer son morceau. Elle parlait, parlait, parlait ; comme pour reprendre le pouvoir ; comme pour récupérer de la frustration de n'être pas, elle-même, en train de jouer du piano.

Thomas sait bien qu'Irma ne part pas dans le Valais pour observer les oiseaux. Irma le trompe depuis cinq ans. Il cherche depuis longtemps le moyen de lui faire savoir qu'il est au courant. Le lendemain matin, il se décide enfin. Deux événements précipitent sa décision. Il se lève. Il déjeune. Il se met au travail. A un moment donné, il laisse divaguer son regard. Il regarde l'horloge : 10h10. Quand il était petit, Thomas était sujet à toutes sortes de superstitions. L'une d'elles portait sur l'heure : si, quand Thomas regardait inopinément une horloge, celle-ci marquait "12h13", sa journée se passerait particulièrement bien. "10h10" valait également, pour l'harmonie des aiguilles. Mais Thomas avait suivi des cours de pratique pour obtenir son permis ; et 10h10 rimait désormais avec la position adéquate des mains sur un volant. Quand Thomas regarda l'horloge et qu'il vit l'heure bénie, des associations se formèrent dans son esprit ; il se représenta Irma et Paul, filant dans la voiture de ce dernier, tandis que lui-même planchait comme un forcené sur son travail de recherche. Alors il bondit, et en fureur, s'empara des clés et se dirigea vers le garage. Mais déjà sa colère retombait : que s'imaginait-il faire ? Des images lui traversaient le corps : débarquer dans leur chalet, gueuler ? Il allait se mettre à gueuler ? A frapper Paul ? Son ami Paul ? C'était pathétique ; il n'avait pas la carrure pour cela, et quand bien même il l'aurait eue, il n'aurait pas pu endosser ce rôle ; il aurait flotté dedans comme dans un vêtement qui n'était pas à sa taille. Dépité, il fit volte-face, et ses pieds le traînèrent lentement jusqu'au seuil, où il ouvrit la boîte au lettre. A l'intérieur se trouvait une lettre.

Irma s'est assoupie. Elle fait un rêve : il y a un train qui passe quelque part dans la montagne. Le train serpente sur les flancs de la montagne. Les gens le savent : si vous mettez votre pied dans les rails, impossible de le retirer. Les gens allaient là-bas pour se suicider. Ou se coinçaient le pied par mégarde. Alors ils attendaient la mort inévitable. Car le train, serpentant sur les flancs de la montagne, prenait de brusques virages et n'avait pas le temps de voir venir celui dont le pied restait prisonnier du métal. Irma trébuche et son pied se lie aux rails. Terrorisée, elle se démène, elle hurle. Et finalement elle attend. Elle entend un ronronnement au loin, qui grossit, qui s'amplifie ; elle devine ; le train enfle, surgit, il est à quelques mètres ! Sueurs froides. Elle se réveille, la voiture freine, ils sont arrivés. Deux cents kilomètres au sud : la voiture de Thomas vrombit dans la nuit, fait flamboyer l'asphalte de ses flammes folles. La lettre sur le siège droit, la larme sur la rétine, il lance la voiture dans les lointains. Il ne sait pas ce qu'il s'apprête à faire, il n'anticipe pas. Il regarde défiler les bandes blanches comme autant de guillotines. Irma rentre chez elle dimanche soir. Des policiers l'attendent ; ils l'informent de l'accident. Elle crie et son cri décrit une onde qui fait frémir tout le quartier. Elle s'effondre. Puis elle est en deuil. Puis elle se met au tricot. Puis elle revoit Paul. Elle se remarie. Elle déménage. Elle refait sa vie.

Au moment où des éclats de verre et de tôle pulverisés venaient sectionner la trachée, les artères carotides et le cartilage thyroïde de Thomas, Paul éclata de rire. Il enlassa Irma qui se prélassait sur le divan, et l'embrassa. Paul n'avait jamais embrassé avec brio ; c'est-à-dire, en s'oubliant. Non, quand les langues communiaient et se faisaient une mutuelle offrande de bave, il pensait au trafic mondial de la salive, qui ne disparaît jamais tout à fait. Papa embrasse maman qui embrasse bébé qui embrasse grand-mère qui embrasse grand-père qui embrasse sa secrétaire. Et le monde tourne enturbanné de salive. Les restaurants aussi participaient à cette mondialisation des salives : Paul ne pouvait s'empêcher de penser que la bave ne disparaissait jamais tout à fait des couverts. Aussi écourta-t-il les prolégomènes buccaux et décida-t-il de passer aux choses sérieuses : il arracha la culotte d'Irma et passa à table.




Modèle de mise en page par Milouse - Version  XML   atom