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if today was tomorrow

 

Un fantôme s'est glissé sur la photographie en noir et blanc encadrée sur ma bibliothèque. Il prend l'épaule de Shelly et se penche, grimace. Le sourire défigure sa large face pâle. Il me fixe. tout à gauche, Norma tripote ses cheveux, ou un câble électrique, ou une cigarette. Elle fixe le sol, où il y a du béton. A l'arrière-plan, un chapiteau, des rayures sur la toile que je sais blanches, blanches et bleues. Couronné d'une étoile, et des ampoules qui brillent, qui rayonnent, qui miroitent. Un jour, il y a eu une sorte de tempête. Nous gardions le chapiteau durant la journée. C'est le jour où je me suis décidé à m'acheter un appareil photo. Mon oncle est passé et nous en avions discuté, dans l'herbe du parc. La pluie avait lâché un rire et décrivait ses virgules inlassables. Nous sommes rentrés sous la grande tente de plastique lourd. Assis sur des bancs, nous attendions. J'ai pris une photo de la pluie qui battait. Un ami est sorti du cirque et m'a salué. Sur la toile montante du chapiteau, un adolescent en rappel réparait des câbles, nouait des cordes, et la pluie rendait le tout glissant. Je sais qu'une corde a rompu qu'il a glissé et que le béton l'a recueilli. Son tee-shirt était noir et jaune, ou jaune et rose, tout en rayures. Shelly s'est tournée vers moi et m'a demandé quel était ce cri. Nous écoutions "Wicked game" et je ne comprenais pas les paroles. Norma ramenait des bières en courant sous la pluie. Elle a ralenti a crié. Accourant nous voyons le béton et le corps.

Je ne sais plus quand j'ai pris cette photo, ni qui est ce fantôme, Shelly n'a pas l'air de s'en douter, bien qu'elle ouvre grand ses yeux. Tandis qu'apparaissait l'image dans le révélateur, Cédric me demandait si j'aimais les omelettes. Il travaillait sur une série de photos sur les omelettes, qu'il trouve très organiques, et fascinantes. Des gens se promènent dans la rue avec une omelette sur l'épaule. Allongée sur un divan, sa copine a une omelette sur le visage, elle se remet une mèche comme si de rien n'était. La meilleure est celle de sa grand-mère : dans une pension de personnes âgées, la vieille femme a deux omelettes fixées en place des seins, dans un salon de vieillards, elle lit la Bible. Je lui dis que je n'aime pas les oeufs sous quelque forme que ce soit. Il regrette, car nous devons manger chez lui dans la soirée, et il ne sait rien faire d'autre. Il me demande sur quoi je travaille, je lui dis que je reprends de vieux négatifs, appartenant à mes parents, à des amis de la famille, où j'apparais, et que je les tire moi-même, en essayant de porter dessus un regard neuf. Je ne suis moi-même pas vraiment convaincu, j'essaie de lui expliquer que c'est comme si je me mettais moi-même au monde, ou je ne sais plus trop quoi, il a le tact d'esquiver l'aspect conceptuel de ma démarche et de me demander, terre à terre, pourquoi je n'apparais justement pas sur cette photo. Je regarde la photo et je vois Shelly, Norma, et un fantôme, avec le chapiteau dans le flou de l'arrière-plan. Je me cherche. Je lui avoue ma surprise : en effet je ne figure pas sur cette photo, j'ai dû mal observer le négatif, et me confondre avec cette personne qui sourit vulgairement, dont je n'arrive pas me rappeler qui elle est. Qui a d'ailleurs pris la photo ? Quelqu'un n'est-il pas mort ce jour-là ? Cédric surprend mon trouble, n'insiste pas, sort sa photographie du fixateur et va l'observer dehors, à la lueur du jour. Je reste figé. Je vais chercher le négatif. Il ne m'apprend rien, mais la photo qui succède à la première me rappelle vaguement quelque chose, elle a été prise depuis l'entrée du chapiteau, et montre un parc détrempé, les arbres se déhanchent et le ciel décoche des trombes d'eau. Tout au fond il y a quelqu'un que je n'arrive pas distinguer. J'agrandis la photo, tandis qu'à côté de moi, Shelly fume sa clope et me parle des cactus qui absorbent les mauvaises ondes des ordinateurs. Ils pourissent, ils se tassent, ils s'assèchent et finalement ils meurent. Toi comme ça tu ne cours plus le risque de choper un cancer. Risque qui existe bel et bien, on a fait des tests avec des oeufs de poule, les poussins sont morts à l'intérieur. Elle, elle passe des heures chaque jour devant son ordinateur, à écrire son roman. Je lui demande de m'en parler. Elle me dit, c'est une histoire bâtie à partir de ses rêves, elle reprend chacun de ses rêves et l'intègre au fil du récit le mieux possible. Elle est donc médium de l'empire onirique qui l'habite, me dit-elle, elle est persuadée que ce fil qu'elle suit la mènera à une découverte d'importance. Elle jette sa cigarette dans une flaque ça fait "pshitt". Je me rappelle d'un pont rose, qui passe sous le pont du Mont-Blanc, où on s'allongeait, jeunes, écoutant de la musique se mêler au grondements des voitures, des cygnes passaient dans la rivière, nous jetions dedans nos cigarettes qui fasaient "pshitt". Shelly me dit qu'elle a entendu un bruit dans le chapiteau. Le chapiteau est sombre. Je dis "let's have a look" et elle me regarde m'éloigner. Les rangées de sièges sont vides. Des matelas couvrent la scène étoilée où nous avons dormi. L'orage j'entends claquer l'orage et l'ondulation de la toile picorée par la pluie. Je marche sur la scène. J'entends des bruits de pas dans les coulisses. Je me demande si Cédric est encore là, mais je crois l'avoir vu partir sous la pluie tout à l'heure. Norma quant à elle devait passer à son appartement. Je me demande qui est là. J'entrouvre le rideau rouge, j'observe le couloir et les planches sales, un autre rideau, je me glisse, j'observe les tables où les caisses des artistes sont alignées et le matériel des jongleurs, les monocycles, le frigo, la télévision et les échasses, les cordes du chapiteau sont bien nouées, quelques ampoules grésillent ne résistent pas à l'orage. Je reviens par la scène qui grince sous mes pieds. Les trapèzes tissent méticuleusement leur toile au plafond. Les projecteurs s'exclament dans l'obscurité. Shelly me guette à l'entrée. Me dit que Norma revient, regarde là-bas, elle arrive, porte un pack de bières et je me dis que c'était elle, l'ombre au fond sur ma photo, à moins que cette photo n'ait été prise plus tard ? La pellicule ne présente que ces deux photos, j'ignore quelles photos peuvent bien suivre. Je remets la pellicule dans l'enveloppe où je l'ai trouvée : un nom est écrit dessus, qui m'apprend qu'elle appartient à mon oncle. Cédric est rentré dans le laboratoire et en fermant brutalement les rideaux il cogne l'interrupteur. La lumière s'allume. Encore dans les vappes, je n'ai pas le réflexe de sortir ma photo du premier bain ; et petit à petit, la photo grisonne, s'obscurcit, devient noire.




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