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Toute ma vie j'ai rêvé du moment où, fixé enfin, autant qu'on peut l'être avant d'avoir tout perdu, je pourrais tirer le trait et faire la somme.

p11

J'ai demandé certains mouvements à mes jambes, à mes pieds. Je les connais si bien que j'ai pu sentir l'effort qu'ils faisaient pour m'obéir. J'ai vécu avec eux ce petit espace de temps où tout un drame tient, entre le message reçu et la réponse désolée. Aux vieux chiens l'heure vieux où, sifflés par le maître s'en allant à l'aube son bâton à la main, ils ne peuvent plus s'élancer. Alors ils restent dans la niche, ou dans le panier, quoiqu'ils ne soient pas attachés, et écoutent les pas s'éloigner. L'homme aussi est triste. Mais le grand air et le soleil ont vite fait de le consoler, il ne pense plus à son vieux compagnon, jusqu'au soir. Les lumières de sa maison lui souhaitent la bienvenue et un faible aboiement lui fait dire, Il est temps que je le fasse piquer.

p.28

Si ça continue, c'est moi que je vais perdre et les mille chemins qui y mènent.

pp.31-32

Ainsi je touche au but que je m'étais proposé dans mon jeune âge et qui m'a empêché de vivre. Et à la veille de ne plus être j'arrive à être un autre. Ce qui ne manque pas de sel.

p.32

Naître, voilà mon idée à présent, c'est-à-dire vivre le temps de savoir ce que c'est que le gaz carbonique libre, puis remercier. ça a toujours été mon rêve au fond.

p.84

non, pas heureux, ça jamais, mais souhaitant que la nuit ne finisse jamais ni ne revienne le jour qui fait dire aux hommes, Allons, la vie passe, il faut en profiter. D'ailleurs peu importe que je sois né ou non, que j'aie vécu ou non, que je sois mort ou seulement mourant, je ferai comme j'ai toujours fait, dans l'ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d'où je suis, de si je suis. Oui, j'essaierai de faire, pour tenir dans mes bras, une petite créature, à mon image, quoi que je dise. Et la voyant mal venue, ou par trop ressemblante, je la mangerai. Puis serai seul un bon moment, malheureux, ne sachant quelle doit être ma prière, ni pour qui.

p.85

Et sans savoir exactement quelle était sa faute il sentait bien que vivre n'en était pas une peine suffisante ou que cette peine était en elle-même une faute, appelant d'autres peines, et ainsi de suite, comme s'il pouvait y avoir autre chose que de la vie, pour les vivants. Et il se serait sans doute demandé s'il fallait vraiment être coupable pour être puni, sans le souvenir qu'il avait, de plus en plus accablant, d'avoir consenti à vivre dans sa mère, puis à la quitter.

p.109

Et sans ralentir son allure il se prit à rêver d'un pays plat où il n'aurait jamais plus à se lever ni à se maintenir debout en équilibre, d'abord sur le pied droit par exemple, ensuite sur le pied gauche, et où il pourrait aller et venir et de cette façon survivre, à la manière d'un grand cylindre doué d'intelligence et de volonté.

p.120

j'ai éprouvé pour lui cet infect sentiment de pitié que j'ai si souvent devant les choses, surtout les petites choses amovibles en bois et en pierre, et qui me faisait désirer les avoir sur moi et les garder toujours, de sorte que je les ramassais et les mettais dans mes poches, souvent en pleurant

p.122

Un jour, alors que Macmann commençait à s'habituer à être aimé, sans toutefois y répondre encore comme il devait le faire par la suite, il éloigna le visage de Moll du sien sous prétexte de vouloir inspecter ses boucles d'oreilles. Mais comme elle se disposait à revenir à la charge il l'arrêta à nouveau en demandant à tout hasard, Pourquoi deux Jésus ? avec l'air de trouver qu'un seul suffisait largement. A quoi elle fit l'absurde réponse, Pourquoi deux oreilles ? Mais elle se fit pardonner un instant plus tard, en disant, avec un sourire (elle souriait pour des riens), D'ailleurs ce sont les larrons, Jésus est dans ma bouche. Ecartant alors ses mâchoires et ramenant entre pouce et index sa lippe vers sa barbiche elle découvrit, rompant seule la monotonie des gencives, une canine longue, jaune et profondément déchaussée, taillée à représenter le célèbre sacrifice, à la fraise probablement. Je la brosse cinq fois par jour, dit-elle, une fois pour chaque blessure. De l'index de sa main libre elle la tâta. Elle branle, dit-elle, j'ai peur de me réveiller un de ces quatre matins en 'ayant avalée, je ferais mieux de la faire arracher. Elle lâche sa lippe qui reprit instantanément sa place avec un bruit de battoir.

p.150

De ma main loitaine je compte les pages qui me restent. ça ira. C'est ma vie, ce cahier, ce gros cahier d'enfant, j'ai mis du temps à m'y résigner. Pourtant je ne le rejetterai pas. Car je veux y mettre une dernière fois ceux que j'ai appelés à mon secours, mais mal, de sorte qu'ils n'ont pas compris, afin qu'ils meurent avec moi.

p.168

Malone meurt, Beckett




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